Rôle des fonctionnaires de police

La mission qui est remplie à travers les documents rassemblés dans ces dossiers numérisés est d’informer les services de la Préfecture des arrestations opérées à Nice et dans le département et d’intervenir éventuellement pour obtenir la libération des personnes en fournissant des renseignements favorables, ou bien en transmettant des courriers qui leur sont adressés par la famille ou l’entourage.
 
La police niçoise ne participe pas aux arrestations sauf une fois où le militaire allemand invite un français pour lui montrer que l'arrestation s'effectue dans les règles ; probablement cela fait exception à la règle, car dans la plupart des cas cela se passait dans la violence et en dehors de toute règle.
 
En général, la police est informée a posteriori, le jour même ou plus tard, et elle se livre souvent à une enquête sur place. Il arrive aussi que des personnes viennent se plaindre au commissariat pour avoir été victimes des agissements de la police allemande ou bien pour signaler des personnes de leur entourage disparues.
 
Parfois l’identité des personnes arrêtées n’était pas communiquée aux autorités françaises (166w8, p 455,456 ; 166w8, p 569) : 23 sep 1943 : 3 israélites et un autre juif avec les adresses approximatives.
 
Des listes sont constituées et des fiches sont jointes et transmises sur demande ou d’emblée sur les individus incriminés, mais ces listes ne sont pas datées et les noms sont approximatifs pour les étrangers.
Les noms sont parfois orthographiés avec des difficultés pour les personnes originaires des pays d’Europe de l’Est et des prénoms parfois manquants, sans parler des enfants dont le prénom et la date de naissance ne sont souvent même pas mentionnés.
 
Des fiches de renseignements destinés aux différents services concernés avaient été réalisées sur lesquelles des rubriques étaient prévues. Le motif de l’arrestation était souvent « israélite » ou « juif » mais parfois cette précision figurait dans la dernière rubrique «renseignements complémentaires ». Parfois le motif était « inconnu » mais le mot « juif » était noté en haut à la main (voir un exemple de ces fiches).
 
La formule « semble être de race juive » ou «confession israélite » revient souvent.
 
Il existe aussi des comptes-rendus qui tiennent en 2 ou 3 pages sur la situation globale dans la ville et quelquefois on devine l’émotion du fonctionnaire qui prend parti à demi-mot. On se demande même si le rédacteur n’éprouve pas de la colère face aux violences commises sur les commentaires que les niçois ont fait sur l’arrestation d’un jeune (166w8, p 458).
 
Sur l'attitude des fonctionnaires français face aux arrestations il est difficile de se faire une idée juste car les documents ont été rédigés par des personnes différentes et celles-ci évitaient de s’exprimer personnellement.
 
On peut constater que pour les personnes accusées d’être en rapport avec les résistants, il n’y a pratiquement aucune compassion, alors que pour les juifs les autorités indiquaient qu’elles n’avaient pas de reproche à relater à leur sujet. En fait, le fichier de renseignements qui leur servait à remplir ces fiches visait avant l'occupation allemande les délinquants et les personnes "de gauche".
Pour ce qui est des juifs, on ressent une certaine interrogation de la part des fonctionnaires quand il s’agissait de français, mais leur attitude était dans tous les cas celle d’observateur. J'ai noté la formule qui revient fréquemment "semble avoir conservé ses idées de base"  ou bien "a conservé des idées avancées"  à propos des communistes connus depuis le Front populaire ...
 
La seule position constante que l’on peut noter c’est la défense des fonctionnaires de police arrêtés – qui furent nombreux sur Nice - et des militaires à la retraite ou démobilisés. Des fiches étaient rédigées en leur faveur, en retraçant leurs services rendus mais cela ne signifie pas pour autant que ces interventions aient été positives pour les intéressés.
La motivation de demande de libération qui revient systématiquement se fondait sur le fait que les personnes arrêtées avaient obtenu des mérites dans l’armée comme engagé volontaire en 1914-1918 par exemple, mais cet argument n’était peut-être pas très opérant auprès des allemands.
 
Il existe des demandes d’intervention écrites souvent non motivées de la part du cabinet du préfet à l’intention de l’intendant de police. Citons comme exemple pour Lazard Robert (166w8, p 479) ; Bloch, page 487 ; pour Faguer Marthe  page 489 ; pour Ernest Cassin en nov 1943, page 512 ; pour Bres, Dupouy et Chapeleau en fév 1944, page 525)
 
Il est clair qu’il faudrait y regarder de plus près pour mettre en lumière le rôle réellement rempli par la police niçoise à travers ces notes souvent ayant pour objet : « attitudes de la police allemande ».


​Attitude de la police française sous l'occupation allemande

Alors qu'en 1942 la police française était en première ligne pour les arrestations, surtout les antifascistes mais aussi des juifs, en particulier pour la rafle de l'été 1942, sous l'occupation allemande la police française est mise sur la touche. Le commissaire de Cannes écrit le 21 octobre au Préfet régional pour se plaindre du fait que les allemands leur reproche leur manque de coopération (registre 166w7 page 552:553).
La coopération entre la police française et la police allemande a fait l'objet d'instructions (qui arrête qui , qui est informé, etc.) connues sous le vocable des accords d'OBERG du nom du commandant supérieur de la police à l'origine de cette initiative le 16 avril 1943 (166w5, page 200 à 243). Il est difficile de juger de la façon dont ceci a été appliqué, certainement avec plus ou moins de zèle ici ou là.

Internements administratifs sous le gouvernement de Vichy

J’ai examiné 2 registres (cote 171W 6 et 171W 7) qui contiennent des documents sur 230 personnes dont beaucoup ont été emprisonnées de 1940 à 1943. Il y avait aussi des personnes qui avaient attiré l’attention de la police pour une raison ou pour une autre, et souvent sur dénonciation.
L’examen de leur situation par les services du préfet avait pour objet de décider si au terme de leur peine de prison il y aurait lieu de les envoyer dans un camp d’internement ou au STO ou de poursuivre une surveillance. Heureusement bon nombre de ces dossiers semble avoir été classés sans suite.
La décision revenait apparemment souvent à un inspecteur, M. Trotobas, dans la mesure où sa proposition était validée par son supérieur.

Sur 230 individus il y avait en majorité des vols, la plupart assez modestes. 

Parmi les griefs j’ai relevé :
- vols d’employés de maison, vols de nourriture, escroquerie

Les sanctions étaient relativement lourdes comparé à ce que l’on peut voir de nos jours :
- Vol d’un drap dans un hôtel : 2 mois de prison (171W7, page 3)
- Vol d’un pardessus : 3 mois de prison ferme (171w7, page 261)
- vol de bicyclette : 6 mois ferme

- Il existait aussi des cas de mendicité (dont 2 manchots), de vente sur la voie publique de fils et d’aiguilles (3 cas), mais aussi des homosexuels,
- Un grand nombre de cas concernait le marché noir et le trafic de devises et d’or.

Les dénonciations étaient apparemment toujours suivies d’enquêtes qui portaient aussi sur les auteurs de ces lettres dans la mesure où elles n’étaient pas anonymes.

Les policiers chargés des rapports prenaient quelques distances avec ces affaires s’agissant parfois de vengeances personnelles. J’ai relevé quelques dénonciations pour illustrer ce propos :

- Cette artiste lyrique ayant fait arrêter une de ses camarades (171w7, page 725)
- Ce Monsieur qui dénonce un individu comme souteneur en commençant sa lettre par la phrase suivante « Vous êtes à la recherche de main d’œuvre pour l’Allemagne, permettez-moi de vous indiquer une recrue de choix » et qui signe « un français 100% » (171w7, page 738).
- Cette femme « italienne naturalisée » qui écrit au maréchal Pétain pour qu’il « punisse cette méchante femme qui lui a pris son mari » et qui la dénonce à la police car elle aurait dérobé le tapis brosse devant sa porte et défoncé sa boîte aux lettres (171w7, page 278)
- Ce médecin de Beausoleil faisant l’objet de dénonciation par se femme car il l’a quittée et qui de plus fait circuler une pétition contre lui (171w 7, page 169 et suiv)
- Ce Monsieur qui dénonce une juive polonaise qui dirige une académie de peinture où il a pris des cours (171W7, page 628)
- Ce Monsieur de Cannes qui dénonce un « polonais » qui se vante de toucher le chômage alors que lui, français qui a fait 10 mois de guerre n’a rien (171w6, page 567)
- Cette femme cartomancienne qui cherche à vendre des renseignements sur ses clients (dénonciation de trafic par des juifs) contre « une cure à Vichy », le paiement de son déménagement de Nice à Paris et un laisser-passer (171w6, page 369 et suiv).

Dans ces dossiers ce qu’il ressort c’est le souci de trier les individus considérés officiellement comme « indésirables » en fonction des camps destinés à les recevoir. Les « indésirables étaient classés en catégories, donc apparemment les préfets avaient pour mission de classer les « indésirables soit pour les laisser tranquilles ou bien les envoyer dans un camp d’internement, les envoyer au STO ou autre traitement non mentionné mais sous-entendu, à savoir transférer le dossier aux autorités d’occupation pour qu’ils s’en occupent.
Les communistes au sens large ont été en première ligne dans ce tri. Au niveau du nombre j’ai relevé 27 communistes et 1 adhérent à la SFIO soit 28 personnes au moins qui ont été la cible privilégiée, soit plus de 12 % des cas. La plupart du temps les individus avaient appartenu au PC ou bien avaient eu une activité syndicale sous le Front populaire mais la plupart d’entre eux n’avaient plus rien fait.
La plupart du temps ils étaient dirigés dans un camp dédié aux « politiques » d’autant plus qu’ils étaient notés comme «intelligents».

exemple de lettre envoyée par la famille

Mme Meyer s'inquiète de ne pas revoir son mari et écrit à la préfecture (166w7, page 1166 et 1167)

Réponse à MMe Meyer 

166w p  1165

Réponse à MMe Meyer le 28 janvier 1944  

Compte-rendu d'entretien téléphonique

166w7 p 220

Les fonctionnaires se tenaient au courant des arrestations, surtout pour les personnes connues et protégées.

Juifs français

J'ai trouvé 2 documents qui font référence aux "juifs français". Le gouvernement de Vichy aurait négocié pour ne pas arrêter les anciens combattants, mais visiblement cet accord n'a pas été respecté, d'autant que la plupart des arrestations ont eu lieu en septembre et octobre 1943.

  • 24 sep 1943 : « aux dires des milieux juifs de Nice, il a surtout été question, au cours du dernier voyage de M. le Préfet à Vichy, de l’arrestation des juifs dans la région. Le préfet qui n’est pas critiqué semble-t-il, dans les dits milieux, aurait demandé au gouvernement d’intervenir auprès des autorités d’occupation. Celles-ci auraient consenti à ne pas inquiéter les juifs français, anciens combattants, et auraient demandé en compensation que les juifs de 18 à 45 ans soient astreints au travail obligatoire et que la police française coopère à la recherche de ces derniers. Les juifs français de Nice font grand cas de ces bruits. Ils accusent le P.P.F. et la milice de les dénoncer aux allemands. « (166w7, p 849, 850)
 
  • 27 sept 1943 : « de bonne source, les juifs français et en particulier les prisonniers rapatriés (israélites) ne seront pas inquiétés par les service de la police allemande, ceux-ci ne présentant aucun intérêt pour eux, à moins que des plaintes ne soient formulées contre ces personnes » (166w7, p 882)
sur 659 personnes arrêtées comme "présumées juives" 380  étaient françaises dont 36 niçois.

La littérature publiée par 2 auteurs  sur la question rapporte que les juifs n'étaient pas particulièrement la préoccupation des occupants italiens. 

Simone Veil (Une vie, Stock 2007, 398 pages) écrit : « Il convient de souligner que les italiens avaient une attitude de tolérance à l’égard des juifs français. Paradoxalement, ils se montraient plus libéraux à notre égard que les autorités de notre propre pays ne l’avaient été. Les allemands qui dans les territoires qu’ils occupaient, arrêtaient déjà les juifs à tour de bras, ne tardèrent d’ailleurs pas à condamner la relative bienveillance des italiens, mais en pure perte. De sorte que, jusqu’à l’été 1943, le sud-Est de la France constitua un refuge  pour les juifs, au début parce qu’il se trouvait en zone libre, ensuite parce que les italiens l’occupaient. Nice vit ainsi sa population s’accroître de près de 30.000 habitants en quelques mois seulement» (page 41-42)

Ceci confirme les propos de Pierre Abramovici  sur Monaco « un rocher bien occupé, Monaco pendant la guerre 1939-1945 », Seuil 362 pages. En effet, il explique que Lo Spinoso, inspecteur général de la police raciale à son arrivée à Nice le 20 mars 1943 a fait appel à Angelo Donati, banquier juif italien. Il prend des mesures pour protéger les juifs de la Côte d’Azur et en expédie 2500 en situation irrégulière à Megève, Saint-Gervais et St-Martin-Vésubie, puis 1000 à Vence, Barcelonnette, Les Moustiers et Combloux où ils résident dans des conditions convenables (page 229). Le nombre de juifs arrêtés à Monaco par la Gestapo et déportés serait de 42 dont 2 seulement seraient revenus (page 131). Ce chiffre concerne des juifs monégasques seulement. Le gouvernement de Louis II a par ailleurs laissé arrêter un nombre non négligeable de juifs étrangers selon les critères allemands (ukrainiens, allemands, hollandais, lithuaniens, autrichiens et tchécoslovaques). Un document daté du 28 août 1942 du commisaire de Beausoleil indique le nombre de 66 israélites étrangers arrêtés à Monaco pour être amenés à Nice (166w16, page 543).

A propos de Angelo Donati, l'on pourra se reporter à la publication "Angelo Donati, un ebreo modenese tra Italia e Francia" édité à Modena en Janvier 2004, 2 pages.

Voir aussi les rafles d'août 1942 où la police française a été là au premier rang et a agi sur les ordres du Gouvernement de Vichy  (menu Rafle d'août 1942).

J'ai noté un appel dans le journal Littoral de Cannes du 2 septembre 1943 (source : archives municipales de la ville de Cannes) aux juifs français et étrangers pour venir se faire recenser - sous le prétexte d'un examen médical -  alors que l'armée italienne n'était pas encore partie et que l'armée allemande pas encore arrivée. Donc on peut penser que les déportations d'allemands ont été planifiées dès avant leur arrivée sur la côte d'azur ...


Le Préfet Jean Chaigneau

Sur la question du fichier des juifs, j’ai pu lire en parcourant les ouvrages historiques sur Nice que le Préfet Chaigneau – qui succéda d'avril 1943 à mars 1944 au Préfet Ribière collaborationniste - s’était opposé à la demande des occupants allemands d’avoir communication de la liste des juifs à Nice et qu’il était intervenu pour faire libérer certaines personnes dont des juifs. Serge et Beate Klarsfeld l’ont même qualifié de « juste Préfet ». Il aurait été affilié au réseau de résistance NAP (Noyautage des administrations publiques) http://www.ajpn.org/juste-Jean-Chaigneau-3287.html

Il fut arrêté le 14 mai 1944 et déporté. Ceci est développé dans l’étude «Les juifs et la question juive dans les Alpes-Maritimes de 1939 à 1945 » par Jean-Louis Panicacci publiée dans Recherches régionales Oct-Déc 1983 : 1-86 https://www.departement06.fr/documents/Import/decouvrir-les-am/recherchesregionales86.pdf (et 616w97 page 671 et suivantes).
Sur les raisons de son arrestation, son successeur écrit en juillet 1944 que ce sont pour "des motifs encore ignorés" et ajoute "témoignage apparent d'une main-mise allemande qu'on ne soupçonnait pas si lourde" (616w97, page 672).

Il parait logique de penser que son arrestation a été liée à l'absence de réponse à la demande du chef départemental de la Milice, Beaune de donner la liste des juifs par lettre du 5 février 1944, comme Vichy les y invitait.

N’ayant rien trouvé sur les critères ayant présidé à ses demandes d’interventions, il ne m’est pas possible d’en dire davantage. 

Quoiqu’il en soit, ce fichier existe bien puisque Jean Kleinmann a étudié pour sa thèse de doctorat et avec une dérogation de consultation les fiches des étrangers au nombre de 47.000 environ dont 5444 avaient la lettre J signifiant juif. Pour s’enregistrer les étrangers devaient se présenter au commissariat de police, et à l’époque les documents étaient dactylographiés avec plusieurs papiers carbone, dont un double qui devait rester dans le service et d’autres dispatchés dans d’autres services. Donc, je trouve improbable que les services de la Gestapo n’aient pas pu se procurer un exemplaire de ces listes.

Par ailleurs un bulletin d'information N°296 du 16 septembre 1943 (cote : 0166w6, page 562) émanant des renseignements généraux indique quele chef de la police italienne à Nice, Barranco, a été arrêté par la Gestapo en Italie et que "tous les documents que ses services avaient chargé sur un camion lors de la rédition italienne,sont tombés aux mains des services allemands à Menton".

Un courrier existe bien en date du 5 février 1944 avec l’en-tête de la Milice française de Nice 33 Bd Victor Hugo au Préfet demandant la liste des juifs du département : nom, prénom, adresse, professions, nationalité (cote : 616W233, page 639), auquel visiblement le Préfet n’a pas répondu.

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