La collaboration

La collaboration à Nice devait ressembler à peu près à ce qu'on avait dans d'autres villes de France. Le gouvernement de Vichy s'appuyait sur des groupements dont l'implantation dans les Alpes-Maritimes ne m'a pas paru très solide, quoique ceci est difficile à examiner. Certains avaient un rôle de propagande, d'autres étaient utilisés comme services d'ordre.
Parmi les mouvements les plus actifs j’ai relevé le PPF, les SOL, la Milice Française, la JFOM. Certains individus faisaient parti de plusieurs groupements.
Le département des Alpes-maritimes aurait fourni 8688 travailleurs "volontaires" hommes et femmes, français et étrangers (ceux de la relève sont probablement comptabilisés ici), et 3507 travailleurs non-volontaires (STO) ou bien 6000 selon le Président de l'Association des déportés, ainsi que 7500 prisonniers de guerre et 600 à 700 prisonniers politiques. (616w145, page 593:595). Des statistiques existent probablement mais il a été difficile de les trouver ...
Les grands mouvements comme la milice ou le PPF sont devenus des groupuscules dès le début de 1943. En effet, on note 75 % des démissions à Cannes le 5 mars 1943 (166w15, page 376) et encore en juillet 1943 (166W15, page 304), 22 personnes à une réunion à Nice le 7 octobre 1943 et 21 le 25 octobre 1943 (616w15, page 918. 
Plusieurs raisons à cela :
- la peur des représailles suite aux attentats et assassinats (Foutou et le restaurant rue Pertinax notamment)
- la présence d'individus sans foi ni loi qui utilisent le statut de milicien pour extroquer de l'argent, voler, demander des rançons pour motif personnel tel Louis LEONE (166w15, page470 et s.).
- la diminution de moyens (essence, uniformes, insignes, voire salaires ?)
- l'absence de chefs suffisamment convaincus eux-mêmes
- le STO. Certains ont dû intégrer ces milices pensant échapper au STO; or, il semble bien que ce ne fut pas le cas (166w15, page 324, 817:818), donc ils ont démissionné.
- l'absence d'adhésion de l'opinion publique. La presse de ces groupes ne se vend pas (février 1943 et juin 1943, 166w15, page 319). Une conversation interceptée demande de limiter le tirage au minimum pour éviter le "bouillon" du journal  "Francisque" (616w15, page 868).
Un défilé avenue de la Victoire le 14 décembre 1943 semble bien ne pas avoir eu l'effet escompté (voir article 166w15, page 121, joint)

Le PPF (Parti Populaire Français)

Le Parti Populaire Français (PPF) qui était une sorte de « nébuleuse » regroupant d’autres formations comme « la Légion des volontaires français contre le bolchévisme ». Les militants avaient comme activité principale la distribution de papillons, de tracts et la pose d’affiches sur le thème de « la révolution nationale » la haine des juifs, le marquage des vitrines de commerces appartenant à des juifs. Bien que les membres du PPF soutiennent le gouvernement, ils étaient surveillés par les services de la Préfecture, leurs courriers et leurs conversations téléphoniques étaient interceptés. 
Le Parti Populaire français avait plusieurs ramifications dont le groupe « collaboration ». Celui-ci organisait des conférences avec des universitaires et politologues sur l’idée d’une entente nécessaire franco-allemande et le soutien au Maréchal Pétain. Ce mouvement était placé à Nice sous l'autorité de Paul Dienis.

Le SOL (Service d'Ordre Légionnaires)

616w234 page 495

Le Service d’ordre Légionnaires (SOL) était une organisation de militants formés au « maintien de l’ordre ». Il y eut une manifestation très médiatisée qui se déroula dans les arènes de Cimiez où ils furent 1500 sur le département à prêter serment le 23 février 1942 (photos dans l’éclaireur 616W 0233, page 402). En réalité leur nombre a dû être surestimé car la réunion du 23 septembre 1942 qui eut lieu à Grasse rassembla seulement 160 personnes (616w 0233, page 500). C’était en fait une organisation violente de type paramilitaire avec un uniforme très proche de ceux des nazis (616w 0233, page 478, 479) qui outrepassait volontiers ses attributions (arrestations de personnes, perquisitions, etc.). A Nice j’ai relevé quelques actions qui ont eu des retentissements qui leur sont attribuées :

• le 19 avril 1942 manifestation anti-juive de 15 SOL sur la Promenade des Anglais, au cours de laquelle des personnes furent prises à parti dont M. Moscovici qui refusa de prendre le tract qu’on lui tendait (616W 233, page 508 et suivantes, page 557 et suiv.).

• le 14 septembre 1942 perquisition dans 2 synagogues rue Deloye et Bd Dubouchage par 50 membres du SOL avec apposition d’affiches anti-juives sur la façade (616W 233, pages 506, 507, 510).

• le 8 juillet 1943, 2 franc-gardes arrêtèrent Roger Rosenwald, un résistant juif qui distribuait des tracts et l’amenèrent au Commissariat de police (616W 0233, page 648).

• le 22 septembre 1943 pour empêcher la veuve Bellone à Grasse d’être expulsée de son logement par son propriétaire M. Escoffier, 5 miliciens ont fait irruption au domicile du propriétaire et utilisèrent la violence (616W 0233, page 644 et suiv).

Il y a même eu un journal qui a du paraître en 1942 (je n'ai vu que 3 exemplaires heureusement mais il y avait beaucoup de pages) dont le titre était "la Trique". Ca ne s'invente pas!

La Milice Française

616w233 p 885

La milice française : Elle était composée de « francs-gardes » recrutés parmi les SOL. La nouvelle milice fut constituée partout en France. Cette organisation d’élite comptait 950 personnes sur le département dont 600 à Nice (616W 0233, page 598, 708). Les membres avaient une matraque et un revolver et du matériel (voitures, camions, moto). Ce sont les SOL qui ont été transformés en milice en février 1943 (616 W 0233, page 678, 679).
Dans les Alpes-Maritimes la milice était sous les ordres de Paul Durandy (616W 0233, page 733).

4 francs-gardes furent tués devant le restaurant de la Milice 17 rue Pertinax le 25 novembre 1943 par un engin explosif lancé par un résistant (616W 0233, page 601 et suiv).


Les miliciens n’avaient pas tous les mêmes opinions politiques. Le gouvernement de Vichy avait donné le 12 juin 1944 un ordre de réquisition (616W 0233, page 609, 610) de 90 « francs-gardes » mais seulement 24 ont été désignés (liste page 790 616W 0233). Il y eut beaucoup de défections sous des prétextes plus ou moins valables (blessure, poste irremplaçable, etc.) attestés par les maires des communes concernées ou les employeurs des miliciens requis.

L’un d’entre eux, Gaston Bertrand avait rédigé une lettre de démission le 13 décembre 1943 mais celle-ci ne fut pas acceptée, la démission étant considérée comme un acte de désertion. On lui répondit «Ce sont nos morts qui par notre voix vous commandent de rester dans nos rangs. Fidèle à leur mémoire et à vos engagements, vous voudrez bien ne pas oublier que ces hommes sont morts pour vous et qu’en conséquence ils ont des droits sur vous» (616w 233, page 884, 885). En quelque sorte l’adhésion c’était à vie.

La milice semble avoir tenté d’exercer des pouvoirs qu’elle n’avait pas a priori et ce fut l’occasion d’échanges de courriers avec le Préfet (616W 0233, pages 659 et suiv).
​ La milice a essayé de s’imposer par rapport au Préfet, notamment en demandant communication le 5 février 1944 de la liste des juifs du département : noms, prénoms, adresses, professions, nationalités (616w 0233, page 639). Il semblerait que le préfet n’ait pas donné suite à cette demande. Il faut néanmoins noter que les déportations massives de juifs avaient commencé dès septembre 1943 et qu’elles se sont poursuivies jusqu’en août 1944 à Nice sans avoir eu besoin de recourir à une liste.

La JFOM (Jeunesse Française Outre-Mer)

La jeunesse Française Outre-Mer (JFOM). Le but était aussi « d’aimer et servir le Maréchal Pétain ». Il était ouvertement «contre le gaullisme et la juiverie» (cf 166W0014, page 667). Ce dernier mouvement était surtout composé de jeunes, dont beaucoup d’étudiants, qui se livraient à des exactions contre les juifs et marquaient leurs magasins avec des papillons (cf 166W0014, pages 6, 8, 9, 10, 11, 15,17, 18, 20, 27, 35, 631 et suiv)

Les groupuscules

Il existait aussi des groupements non répertoriés qui fonctionnaient comme des « terroristes ». Le récit d’un de ces petits chefs Lucien VITRY basé sur Marseille est assez éloquent sur leur mode de fonctionnement. Ils étaient mis en place avec l’aide de la GESTAPO. Ce document disponible dans un dossier relatif à la collaboration niçoise ne pouvant pas être téléchargé, je l’ai recopié ci-après

PV audition de Lucien VITRY

Registre des archives départementales des Alpes-Maritimes cote 0166W 0014, pages 93, 94 et 95

COPIE D’UN PROCES-VERBAL
OBJET : enquête sur les milieux politiques

L’an 1943, le vingt octobre,
Nous, LEBLANC Louis commissaire principal chef de service des Renseignements Généraux, en résidence à Marseille, officier de Police judiciaire, auxiliaire de Monsieur le Procureur de la République
Procédant à une enquête dans les milieux politiques, entendons M. VITRY qui nous déclare :

Je me nomme VITRY Lucien, Adrien, Camille, né le 6 janvier 1924 à Marseille fils de Lucien et de Marie Antoinette Léonie BARRETI. J’exerce habituellement la profession d’opérateur-projectionniste-cinématographique. Suis titulaire de la carte d’identité de cette profession N° 40.007 délivrée à Marseille en 1943.
Actuellement je suis employé comme aide-photographe auprès de M. BALMOSSIERE, photographe accrédité auprès des Chantiers de Jeunesse 3 rue Saint-Bernard à Hyères (Var).

Jusqu’au 11 août 1943, j’habitais dans ma famille 76 rue Consolat puis après au 11 de la même rue en meublé. Depuis le 20 septembre, je fais la navette entre Hyères et Marseille pour mon travail et lorsque je suis de passage à Marseille je descends au « Rich Hotel » 8 rue de La Palud. Actuellement, pour des raisons d’économies je demeure à nouveau dans ma famille 76 rue Consolat.
J’appartiens au Parti Franciste depuis environ 8 mois, je ne fréquente plus beaucoup ce parti du fait de la fonction que j’occupe dans les milieux allemands.
J’ai créé dans le courant de septembre un groupement dénommé « l’araignée » composé d’environ 25 jeunes gens d’idées politiques diverses, mais tous nationaux, PPF, JEN, RNP, Milice ainsi que des personnes n’ayant aucune attache dans les partis politiques.
Le but de mon groupement est de rechercher les renseignements dans les milieux extrémistes, gaullistes, juifs, etc., de découvrir les postes clandestins et combattre le marché noir.
A cet effet nous avons opéré une perquisition chez M. VALLADIER 91 Boulevard Longchamp, où nous nous sommes présentés comme miliciens. Nous avons trouvé un poste émetteur à lampes de radiodiffusion normale, mais n’avons pu le saisir du fait que M. VALLADIER était en possession d’une patente de radio-dépanneur.
Nous avons également fait une autre opération dans un restaurant du Cours du Vieux Port, près du restaurant la Dorade, où nous avons trouvé des œufs, du beurre et du jambon. Cette marchandise saisie par nous, nous a été reprise par la police allemande, témoin de notre opération.

D’autre part, nous avons visité des appartements de personnes prenant la radio anglaise, qui augmentaient la force d’audition lorsque l’on jouait l’Internationale. Ceci se passait ma dernière semaine de septembre rue Consolat et Bd Philippon. Dans ces appartements je me suis présenté comme ingénieur-radio au service de la Police radiodiffusion. J’ai enlevé sur le poste le fusible transformateur d’alimentation, ceci au titre de premier avertissement, en leur disant que la prochaine fois je signalerais le fait aux autorités.
S.I. – Etes-vous au courant d’un cambriolage au chemin des Caillols en septembre, à la suite d’arrestations opérées par la Milice à cette adresse ?

R. – Il existe plusieurs autres groupements comme le mien mais dont l’activité est toute différente :
1° - le groupement de DE MATRAS, ancien chef départemental de JEN ; celui-ci est composé de JEN ainsi que de gardiens de la paix, d’employés de la préfecture qui lui fournissent des renseignements sur les coups à faire. DE MATRAS ainsi que plusieurs de ces hommes possède des livrets militaires allemands sur lesquels il y a le port d’arme à feu du fait de la présence des titulaires, soit sur le front de l’Est, ou la WAFFEN SS ou encore la N.S.K.K. (Police TODT). Ils sont porteurs également d’une plaque en forme de losange avec lettres G.P. sur fond noir ; cette plaque est portée officiellement par tous les JEN faisant partie des groupes de protection.
Cette dernière est identique à la plaque de la police Nationale Socialiste Allemande.
DE MATRAS et son équipe se présentent lorsque les locaux à visiter sont occupés, comme Police Allemande-Gestapo. S’il y a discussion, ils montrent leur livret militaire allemand aux personnes qui, ne comprenant pas l’allemand, croient avoir à faire à la vraie Gestapo.

Il arrive parfois que les lieux visités ne soient pas occupés à ce moment-là. C’est le simple cambriolage et tout ce qui a un prix est partagé entre eux. DE MATRAS m’a offert à différentes reprises de participer à ces opérations. Il a proposé également à M. RANGON 20 ou 30 Boulevard de la Corderie (au-dessus d’un coiffeur pour dames) ainsi qu’à M. MURRER 76 à 78 rue Curiol 2è étage. Nous avons tous refusé d’y participer connaissant le genre d’opérations qu’il faisait (rien que des opérations chez les juifs ou chez les militants gaullistes).

2° - Le groupement DESBARATS, 118 chemin des Sables jaunes à Saint Julien. Celui-ci est composé de personnes sans passé politique, la plupart de ces personnes ont été formées dans des écoles spéciales allemandes, situées sur la frontière espagnole. Ils y recevaient une formation en vue des combats de rue, formation physique intellectuelle dans le domaine politique.
DESBARATS est en possession de mandats de perquisition allemands avec tampon de la Gestapo et signature du Commandant. De cela je suis certain DESBARATS m’en ayant montré un D’accord avec la police allemande, DESBARATS fait ses opérations à la condition qu’ils leur donnent tous documents trouvés et intéressant les troupes d’occupation ainsi qu’un pourcentage de matériel trouvé qui pourrait leur être utile.


3° - Il existe d’autres organisations dans les partis politiques ayant les mêmes buts :
- BERNADAC-JEN- groupement de 10 personnes. Opérations nulles
- LAURENT-JEN-Groupement dont j’ignore l’activité mais que je suppose actif.
Il existe aussi d’autres groupements dont j’ignore la composition et l’activité mais que je suppose dirigés par les allemands.

S. I. – Où étiez-vous dans la nuit du 7 au 8 septembre ?
R. - Dans la nuit du 7 au 8 septembre, j’étais à Marseille au 11 de la rue Consolat. J’ai passé la soirée avec une dame ; puis vers 23 h 30 je suis passé au local JEN où j’ai rencontré M.M. MONDINI et RANGON, tous deux miliciens. Nous avons fait ensemble une patrouille en ville pour demander les laisser-passer et suis rentré chez moi à 1 heure du matin accompagné de M. MONDINI. Je ne vois plus rien à vous dire en ce qui concerne les groupements dont nous venons de parler.

Lecture faite persiste et signe.

Le commissaire principal LEBLANC
L’intéressé signé VITRY

Attitude des milices

Le comportement des milices n'était pas vraiment du goût des autorités car leurs membres se croyaient tout permis. J'ai relevé le cas d'une distribution de tracts avenue de la Victoire en mai 1942 où un passant n'a pas voulu prendre le tract qu'on lui tendait et les forces de l'ordre ont été requises pour l'arrêter. Le récalcitrant était un ancien combattant (référence 616w97 page 278)

La censure

Il faudrait aussi signaler l'importance de la censure de la presse locale. Le gouvernement de Vichy émettait des consignes numérotées, comme celles du 7 avril 1943 portant les numeros 231 et 241 (166w5, page 185). Les textes des discours étaient dictés avec souvent précision de la mise en page et parfois même la taille des caractères à employer. Tout donnait lieu à censure, en particulier:
- ne pas parler des arrestations, des sabotages, des évasions, des grèves et des manifestations
- ne pas employer le terme "russe" mais "rouge" ou "soviétique" (166w5, page58)
- reprendre les discours d'Hitler (166w5 page 41)
- ne pas parler de la nourriture de mauvaise qualité
- ne pas mentionner les avancées des armées alliées mais magnifier celles des armées de l'axe.
- demander l'avis de la censurelocale avant de publier une information.
La censure à Nice aurait été plus sévère qu'ailleurs dans la mesure où l'on a refusé à la presse niçoise de reprendre des articles autorisés ailleurs en France.

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